Voici…

donc quelques fragments d’une scène primitive de l’architecture, vue par l’imagination d’un sauvage.

Vous pouvez les interpréter littéralement et dans tous les sens, comme disait Rimbaud. Un de ces sens possibles étant qu’il éxiste encore, au-delà de toute illusion ou désillusion, un futur de l’architecture, auquel je crois, même si ce futur n’est pas forcément architectural. Il y a un futur de l’architecture pour la simple raison qu’on a pas encore inventé l’édifice, l’objet architectural qui mettrait fin à tous les autres, qui mettrait fin à l’espace lui-même - ni la ville qui mettrait fin à toutes les villes, ni la pensée qui mettrait fin à toutes les pensées. Or c’est bien là le rêve fondamental de tous. Tant qu’il n’est pas réalisé, il y a encore de l’espoir.

Jean Baudrillard, vérité ou radicalité de l’architecture

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On…

ne vit pas dans un espace neutre et blanc ; on ne vit pas, on ne meurt pas, on n'aime pas dans le rectangle d'une feuille de papier. On vit, on meurt, on aime dans un espace quadrillé, découpé, bariolé, avec des zones claires et sombres, des différences de niveaux, des marches d'escalier, des creux, des bosses, des régions dures et d'autres friables, pénétrables, poreuses. Il y a les régions de passage, les rues, les trains, les métros… ; il y a les régions ouvertes de la halte transitoire, les cafés, les cinémas, les plages, les hôtels, et puis il y a les régions fermées du repos et du chez-soi.

Or, parmi tous ces lieux qui se distinguent les uns des autres,

il y en a qui sont absolument différents : des lieux qui s'opposent à tous les autres, qui sont destinés en quelque sorte à les effacer, à les neutraliser ou à les purifier. Ce sont en quelque sorte des contre-espaces. Ces contre-espaces, ces utopies localisées, les enfants les connaissent parfaitement. Bien sûr, c'est le fond du jardin, bien sûr, c'est le grenier (…)

Ces contre-espaces, à vrai dire, ce n'est pas la seule invention des enfants ; je crois, tout simplement, parce que les enfants n'inventent jamais rien ; ce sont les hommes, au contraire, qui ont inventé les enfants, qui leur ont chuchoté leurs merveilleux secrets ; et ensuite, ces hommes, ces adultes s'étonnent, lorsque ces enfants,à leur tour, les leur cornent aux oreilles. La société adulte a organisé elle- même, et bien avant les enfants, ses propres contre-espaces, ses utopies situées, ces lieux réels hors de tous les lieux. Par exemple, il y a les jardins, les cimetières, il y a les asiles, il y a les maisons closes, il y a les prisons, il y a les villages du Club Méditerranée, et bien d'autres.

Eh bien!

Je rêve d'une science - je dis bien une science - qui aurait pour objet ces espaces différents, ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l'espace où nous vivons. Cette science étudierait non pas les utopies, puisqu'il faut réserver ce nom àce qui n'a vraiment aucun lieu, mais les hétérotopies, les espaces absolument autres ; et forcément, la science en question s'appellerait, s'appellera, elle s'appelle déjaà « l'hétérotopologie ».

Michel Foucault, les Hétérotopies